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Notre Monde Notre Monde (2013, 119') un film de Thomas Lacoste
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© Passant n°33 [février 2001 - mars 2001]
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Pour supprimer le chômage, il faut payer les chômeurs


Payer les chômeurs, c’est transformer des « sans emploi » en « salariés ». Et c’est

infiniment plus sûr que de mettre les villes à la campagne !

Au recensement de 1962, 67 % des

personnes âgées de 20 à 60 ans avaient un emploi, soit moins qu’à celui de 1990, où elles étaient 70 %. Nous étions plus proches du plein emploi en pleine crise qu’au cœur des (prétendues) trente glorieuses. Et si nous sommes si facilement convaincus du contraire, c’est parce qu’en même temps que nous nous sommes rapprochés du plein emploi, le chômage a explosé. Comment expliquer un tel phénomène ?



Que nous soyons plus proches du plein emploi tel que nous l’entendons aujourd’hui, à savoir le pourcentage des 20-60 ans occupés (avant 20 ans, on est à l’école, et en retraite après 60), c’est évident : c’est clair dans les chiffres que je viens de donner, ça l’est aussi d’un point de vue qualitatif, car c’est au cours des années soixante que le droit du travail en matière d’emploi s’est construit. Les petits boulots sont moins nombreux et les emplois plus sûrs aujourd’hui qu’il y a cinquante ans. Quand on parle du « plein emploi » des « trente glorieuses », on oublie toujours les femmes, alors largement exclues de l’emploi. Et on oublie aussi les « vieux », comme on appelait à l’époque une bonne partie des retraités ouvriers ou employés, abonnés aux petits boulots au lendemain de leur entrée en retraite, car la pension représentait une misère dans ces catégories de travailleurs.

Pour comprendre que plein emploi et chômage ont grandi ensemble, il faut d’abord comprendre pourquoi il n’y a pas de chômeurs dans les années cinquante alors qu’il y a plus de sans-emploi qu’aujourd’hui dans les 20-60 ans. Cela n’est pas difficile : comment voulez-vous qu’il y ait des chômeurs tant que l’UNEDIC et l’ANPE n’existent pas ? S’il n’y a ni lieu où s’inscrire comme demandeur d’emploi, ni indemnisation, le problème est réglé ! En tout cas par le vide : on déclarera un sans-emploi « femme », et chacun sait (à l’époque, et les temps ont changé, merci) qu’une femme est une femme, pas une demandeuse d’emploi. Ou on le déclarera « handicapé », « fou du village », que sais-je encore (l’imagination dans ce domaine est sans limite), et chacun sait qu’un handicapé est un handicapé, pas… (voir plus haut). On se souvient de l’acte militant qu’a été pour les femmes celui de s’inscrire à l’ANPE et de revendiquer ainsi le droit d’être demandeuses d’emploi.

Reprenons les dates : l’UNEDIC est créée à la fin de 1958 mais l’indemnisation ne sera réalité qu’après la création de l’ANPE en août 1967, et encore faudra-t-il le temps de rodage de l’institution. Nous ne sommes donc en situation de reconnaître les sans-emploi comme chômeurs qu’à la fin des années soixante. Et comment les a-t-on reconnus ? Par du salaire : la cotisation UNEDIC est un élément du salaire qui sert à payer les chômeurs. Les « sans emploi » ne sont des « chômeurs » que depuis qu’on les paye.

Objection du lecteur : j’avale ma salive et j’admets ton raisonnement, mais alors comment dans ces conditions peux-tu dire qu’on va supprimer le chômage en payant les chômeurs ?

Réponse : en passant d’un salaire chichement mesuré à un vrai, bon et beau salaire qui fera des « sans emploi » non plus des « chômeurs » mais des salariés !

Car - et c’est bien là tout le problème - la conquête du droit à être payé pour être demandeur d’emploi a fait des « sans emploi » des « chômeurs », ce qui est déjà mieux que des « femmes » ou des « handicapés » voués à leur féminité ou à leur handicap (ou aujourd’hui des « jeunes » voués à leur jeunesse), mais elle n’en a pas fait des salariés. Car le salaire touché est très éloigné du salaire d’activité, et trop brièvement perçu. Le maximum de remplacement a été atteint en 1974 avec le maintien du salaire pendant un an aux licenciés économiques, et dans certaines branches très sinistrées et très combatives comme la sidérurgie, des con-ventions ont également permis le maintien du salaire jusqu’à la retraite, mais tout cela fait plutôt figure d’exception fugace.

Il faut toujours, pour bien comprendre, en revenir à la pension de retraite, qui est la plus grande conquête sociale du 20e siècle. De même que les « vieux » ont, fort heureusement, disparu depuis qu’on les paie (depuis que leur pension est proche de leur dernier salaire d’activité, les vieux ouvriers ne sont plus des « vieux », ce sont des salariés retraités), on fera disparaître les chômeurs en les payant. Au bonheur d’être retraité répondra celui d’être sûr de conserver son salaire quels que soient les aléas de la vie professionnelle.

Vous trouvez normal que quelqu’un qui perd son emploi perde son salaire ? Faisons un peu d’histoire à la serpe. L’idée de mesurer les ressources des individus au travail fourni est une idée récente, qui a joué un rôle positif dans le désengluement communautaire, clientéliste ou familial d’individus posés comme enfants de leurs œuvres et non pas de leur origine sociale. Mais nous n’en sommes plus à changer une sociétés d’ordres, de castes ou de clans. Nous en sommes à changer une société où une formidable accumulation financière tient en respect des travailleurs dont le travail subordonné est extrêmement productif. Les détenteurs de cette accumulation, qui sont les bénéficiaires directs de cette productivité, doivent payer les temps libérés du travail subordonné en versant des cotisations supplémentaires à l’UNEDIC. Ce qui a été commencé avec les vieux doit être poursuivi avec les chômeurs. De même qu’une péréquation du salaire a transformé les vieux en salariés, une péréquation du salaire doit transformer les chômeurs en salariés. Ce qui suppose d’augmenter les salaires, et donc les cotisations patronales.

Trois mots pour annoncer d’autres épisodes de cette chronique qui proclame « le droit de salaire » :

Si on maintient leur salaire aux chômeurs comme aux retraités, qui va produire la valeur nécessaire ? Cette valeur est de toute façon produite. Le seul problème est qu’elle retourne aux individus sous forme de salaire, qu’ils soient occupés, chômeurs ou retraités, sinon elle nourrit une inflation de la rente génératrice de crise.

Est-ce que tous les employeurs pourront supporter une augmentation des cotisations patronales ? Oui si l’incroyable ponction de la rente se réduit et si les prix des PME captives de leur client ou de leur fournisseur sont augmentés.

Est-ce que le « droit d’emploi » n’est pas aussi important que le « droit de salaire » ? C’est la question la plus difficile. On constate en tout cas que la « lutte pour l’emploi » a fait fondre le salaire sans améliorer l’emploi. S’agissant des chômeurs, le fait de commencer par maintenir leur salaire est un préalable à ce qu’ils exercent le droit d’emploi.


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