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Notre Monde Notre Monde (2013, 119') un film de Thomas Lacoste
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© Passant n°32 [décembre 2000 - janvier 2001]
par Daniel Mermet
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Grozny : « Ici, vivent des gens »


Par Daniel Mermet*



« Il faut arrêter cette guerre, elle ne fait plus vendre. »1



En souvenir de M. Evgueni qui nous montrait les délicieuses fines herbes qu'il cultivait sur le balcon de son appartement. Sauf qu'il n'avait plus d'appartement. C'était un amas de décombres. Il a cependant tenu à nous conduire jusqu'à son immeuble bombardé.

Dans les gravats, la puanteur et l'obscurité, il errait, trébuchant, un sourire flottant, un chapeau gris, un costume usé et correct. Sa femme était morte dans le bombardement un mois auparavant. Son fils avait été tué la veille par un sniper. Une autre personne habitait dans les ruines, à l'étage au-dessous, une voisine qu'il nous a cérémonieusement présentée. À la fin de l'après-midi, il lui rendait visite. Pour passer le temps, elle lui lisait Alexandre Dumas. Qui aurait pu imaginer, à ce moment-là, sur la terre, que quelque part dans Grozny sous les bombes deux personnes, dans la pénombre, se demandaient avec angoisse comment les trois mousquetaires allaient se tirer d'affaire ? Elle lisait jusqu'à ce qu'il fasse noir. Puis ils restaient là, dans l'obscurité, tous deux attendant.



La cour



Le centre du monde est ici.

Très précisément à l'endroit où Sacha vient de reposer la bouteille de vodka, au milieu d'une porte pourrie qui nous sert de table, exactement entre le sel, le pain, les oignons du jardin offerts par l'Oncle Vassia et les assiettes ébréchées par dix huit-mois de guerre.

La nuit descend sur Grozny, tiède et bleue.

On prend le frais sous le gros arbre avec ceux qui logent dans la cour où nous sommes hébergés. Sacha, l'ami traducteur, fait rigoler les voisins tchétchènes et russes qui vivent ici depuis toujours, ensemble, dans cette cour. Dix-huit mois de guerre. Nous parlons de la France, de Paris, de parfum. Aslan reste grave. Il serre son verre dans ses mains. « Ça va être encore l'enfer demain, peut-être cette nuit. »

Personne ne veut entendre ce qu'il raconte, même si c'est la vérité. La survie amène chacun à régler son thermostat affectif le plus bas possible.

Aslan est un costaud blond aux yeux clairs. L'air tout à fait russe alors qu'il est tout à fait tchétchène, d'un vieux clan des montagnes.

Encore un restant de soleil en biais dans les feuilles. Rouslan remplit les verres. C'est chez lui que nous logeons, dans la cour. Il héberge des journalistes depuis le début de la guerre. Des photographes de Newsweek lui ont laissé un polaroïd qui le représente tout souriant avec ses grosses lunettes devant sa maison bombardée, entouré des siens, sa femme, la belle Assia, et ses filles Lolita et Medina.

« Après ce que nous avons vu et vécu, rien ne peut plus nous détruire. Je lève mon verre à ceux qui sont ici dans cette cour. Ils vont vivre encore un siècle dans la paix, et ils iront visiter Paris. » On applaudit. Mais qui ira à Paris ? Tous ceux qui sont ici, russes ou tchétchènes, Allah ne fait pas la différence d'après Rouslan. Et donc il y aura Assia, Medina, Lolita, Tante Macha, Tante Liudia, Tante Natia, Nadiejda Fedorovna, Oncle Vassia, ceux qui sont ici présents et tous les autres qui vivent dans cette cour. Une cour insoupçonnée au 84, rue Griboïedov, au coin de la rue Rosa-Luxemburg, un jardin en fouillis, derrière un portail enfer où des gens ont écrit à la craie : « Ici vivent des gens. »



« Ici vivent des gens. » C'est écrit à la craie à l'extérieur sur le portail de tôle criblé par des éclats de bombe. « Ici vivent des gens. » Un peu partout dans le pays, étrangement, on lit ces mots, là où il semble qu'il n'y ait plus âme qui vive, dans les parties les plus en ruine de la ville, ou bien dans des villages bombardés où des civils ont été massacrés et leurs corps brûlés. Ceux qui quand même sont restés, comptant sur on ne sait quelle improbable miséricorde, écrivent cette phrase sur un bout de porte arrachée, sur un pan de mur calciné, un morceau de carton.

Ici vivent ces gens, autour de cette cour dans six ou sept bicoques dépareillées, en bois, en brique, en tôle, rafistolées après chaque bombardement, bâchées de plastique comme la chambre des enfants où nous dormons, Sacha et moi, chacun dans un lit d'enfant. On a repoussé nounours, trousse d'école et cahiers. Mais il n'y a pas de mur côté rue. Ce bout de la maison s'est effondré dans un bombardement. La chambre est béante, séparée de la rue par une bâche en plastique transparente.

« Il faut des événements comme ça pour nous faire comprendre combien la vie est belle et combien nous sommes capables de nous aimer, dit Rouslan. Essayez de faire comprendre ça aux Français, faites-leur comprendre ça à votre retour, c'est la chose la plus précieuse que nous avons à dire. »

Des gens vivent, vont, viennent, se penchent sur une planche, rapportent un broc emprunté, passent la matinée à rafistoler une épingle à linge, attendent, espèrent, vacillent, gratouillent, restent assis la nuit dans le noir, les yeux ouverts, puis, au point du jour, se lèvent pour reprendre la partie d'échecs avec la mort, et à nouveau, encore un jour, ils rusent, vibrent, saluent, sourient au printemps sur leur tête dans la cour. Grands arbres poussiéreux (la ville n'est que cendre et poussière), sureaux en fleur, petits potagers, linge qui sèche, oiseaux sans importance.

Cette cour est une île.

La dernière île encore humaine et fraternelle au milieu de Grozny, immense champ de ruines. Dix-huit mois de guerre et de bombardements ont rapproché les habitants de la rue Griboïedov. Rien d'exemplaire, sauf cet exploit d'être encore vivant et d'y tenir et d'être ensemble solidaires.

J'ai tout de suite aimé cet endroit en arrivant. J'ai revu la banlieue de mon enfance après la guerre près de Paris, mon père sous le même cerisier, la même boîte de conserve comme pot de géranium et, çà et là, un précieux bordel de bricoles récupérées, cageots, tuiles encore bonnes, robinets, clous tordus, bouts de plastique, bouts de tôle, bouts de pneu, bouts de vie.

Sauf que moi, c'était après la guerre et qu'ici, c'est pendant. J'ai aussi tout de suite aimé Rouslan, notre hôte, et son penchant lyrique quand il enlève ses lunettes et se lève pour porter un toast. Sacha me traduit à l'oreille. « On nous a tués mais on renaîtra. On renaîtra à travers les pierres et les montagnes. Et qui renaîtra ? Tous ceux de la cour, et tous les Russes et tous les Tchétchènes, cette guerre est une offense pour tous les humains. »

Rouslan regarde chacun dans les yeux. Et d'un seul coup il vide son verre à la renverse. Et le repose doucement, regard au loin, puis remet ses lunettes.



Notre ami Eltsine



« Bienvenue dans le petit Vietnam de votre ami Eltsine ! »

Dès notre arrivée, en fonçant entre les trous de bombes à travers la ville en ruine, Islam nous a accueillis dans sa vieille Moskvitch bleu ciel, modèle 78.

Grozny en russe, ça veut dire « terrible ». La Terrible est ruinée, calcinée, écrasée, repue de morts, 25 000 morts (chiffre avancé en mai 1996) dans la ville depuis les grands bombardements de décembre 1994. Littéralement dans la ville, dans la chair de la ville. Les corps, pour la plupart, sont toujours dans les décombres, enfouis dans des montagnes de gravats. On en découvre lors des opérations de déblaiement. Des civils. En majorité des Russes. Les Tchétchènes se sont réfugiés dans leurs villages dans les montagnes du Caucase où les bombardements les ont suivis.

Cette guerre comptera parmi les plus cyniques du siècle, sur les ordres d'un Tsar Ubu alcoolique, manœuvré par les factions rivales de son entourage. Entourage entièrement occupé à dilapider les ressources du pays et à détourner les aides colossales consenties par le Fonds monétaire international, sans que celui-ci ne trouve rien à redire. Le FMI aura financé cette guerre. Il n'y a plus d'État en Russie. Il n'y a plus de Russie en Russie. Faire la guerre est un joker classique en politique. Militaires et marchands d'armes sont contents. On renforce la cohésion nationale, on fait taire l'opposition, mécontentement et revendications sont discrédités. Le recours à un pouvoir fort est légitimé par l'urgence. Toutes les échéances sont repoussées. Tout devient secondaire et tout devient primaire.



« Affaire intérieure russe »



Qui dans le monde pour s'intéresser encore à cette petite routine de l'horreur ?2

Guerre en Tchétchénie. 40 000 victimes depuis le début de l'offensive en décembre 1994. Des civils à 90 %. Il faut ajouter 5 000 jeunes soldats appelés du contingent, tués sans même savoir où ils arrivaient. Sans oublier quelque 500 000 réfugiés. Les Etats-Unis ont décidé de regarder ailleurs, et donc le reste de l'Occident, et donc les Nations unies, et donc les grands médias, et donc c'est le monde entier qui regarde ailleurs. Même si depuis dix-huit mois une poignée de journalistes remarquables s'entêtent à croire que cette boucherie peut émouvoir quiconque.

On nous a prévenus à Paris :

« C'était bon au début, la Tchétchénie. Maintenant, tout le monde s'en fout. Pour penser aux autres, il faut pas avoir trop de soucis personnels. »

Et ici en Tchétchénie on nous répète :

« À quoi ça sert de vous raconter nos malheurs, ça ne changera rien, des dizaines de journalistes sont déjà venus, ça n'a rien changé, l'Occident soutient Eltsine, M. Chirac soutient Eltsine, le FMI et l'Europe ont augmenté les crédits pour Eltsine. L'Occident a classé cette guerre "Affaire intérieure russe". »

Alors qu'est-ce qu'on fout là ?

À quoi bon cavaler entre les bombes et les tombes pour rapporter tout ça ? À chaque tour de roue les vieilles questions reviennent. Mais ce soir, Rouslan fait des brochettes.



La cour (suite)



Medina et Lolita jouent à la marelle sous le grand tilleul. Leur mère, la belle Assia, dit de ne pas rire si fort un soir comme ça. Près du puits, derrière ses épaisses lunettes, Rouslan sifflote en se brûlant les doigts avec les brochettes. Fameuse hospitalité tchétchène. Puisque nous repartons demain pour Moscou, il a entrepris de nous faire déguster ses mémorables chachliks d'esturgeon.

Le chat, un gros chat gris, se sauve avec un bout de poisson.

« Ce chat devrait être cinglé après tout ce qu'il a vécu. C'est lui qu'il faudrait interviewer, c'est un héros, nous conseille Rouslan, ce chat est le meilleur témoin depuis les premiers grands bombardements de décembre 1994. Un tonnerre roulant, la terre tremblait jusqu'au fond des caves, au fond des ventres. » Rouslan fait le geste de se prendre les tripes en serrant les dents et ses grosses lunettes bougent sur son nez. Il ouvre une boîte de bière et remet des branches sous les brochettes.

Sous les bombardements, tout le monde s'est réfugié dans la cave avec le chat. Enterrés, coupés du monde. Qu'est-ce qu'on emporte avec soi dans sa tombe ? Chacun a vécu ça ici, ceux qui restent vous diront la même chose. Rouslan ne sortait de là qu'en rampant pour chercher de l'eau, et pour évacuer leurs besoins que les gens faisaient dans des seaux. Le froid était terrible, les maisons autour flambaient.

« Les rues étaient vides, dit Rouslan, ce que j'ai vu de pire, c'est de la viande humaine dans les arbres. »

Les survivants de Grozny sont tous hantés par ces images. Elles sont dans toutes les agences de photos de presse du monde. Quelques-unes ont été publiées, mais plus personne n'en veut. Le monde en est gavé. Déjà vu. Déjà donné. Le monde est immunisé. L'horreur n'apprend rien. Candide incurable, le reporter de mon espèce croit sensibiliser, faire prendre conscience. Il ne fait que banaliser. Ou bien il se met en scène, il s'héroïse, ou bien il esthétise, bref, sans le vouloir, il rend l'horreur comestible, il insensibilise, il favorise ce qu'on pourrait appeler la « prise d'inconscience ». Panne de sens, panne de larme. Selon les doctes accapareurs des pages « Idées » ou « Rebonds » de nos meilleurs journaux, la société du spectacle aurait vidé le tube de l'émotion. Confusion, banalisation. On aurait dépassé les bornes du toujours plus. Que faire pour remettre des bulles d'air dans cet aquarium qui croupit ? On compte sur les grands hommes pour sauver les petits. Mais pourquoi pas sur les petits ?

« On mange tranquillement dans cette cour ce soir, et la guerre est tout autour de nous, dit Rouslan ouvrant une boîte de bière tiède. Il y a des combats cette nuit, un peu partout. Cette nuit, des hommes vont mourir. Par pure dérision. »



Souvent, des soldats russes se tirent dessus et se descendent entre eux d'un poste à l'autre. La nuit, un commando indépendantiste harcèle un poste russe, puis un autre, et, très vite, se retire, si bien que les Russes, terrifiés, se mettent à se tirer dessus entre eux sans rien voir. Il y a aussi, côté russe, des règlements de comptes pour des histoires de butin. Le partage de ce qui est pillé dans les maisons bombardées, un téléviseur, un tapis, un moulin à légumes. Beaucoup de soldats russes viennent de coins très pauvres. Il y a beaucoup d'histoires d'armes vendues aux indépendantistes (y compris des chars !) contre de l'argent ou des drogues diverses. Tous les trafics imaginables. Il y a aussi le racket. Les riches de la ville, mafieux ou pas, paient très cher l'état-major russe pour que leurs maisons soient préservées. On voit de belles villas miraculeusement intactes dans la ville. Avant de bombarder, des militaires russes sont venus ouvertement voir les riches propriétaires, proposant d'épargner leur maison contre quelques milliers de dollars. En échange d'un rond rouge au crayon sur la carte d'état-major. Sans autre garantie. Ils reviennent ensuite avant chaque bombardement, s'invitant à faire la fête. Si le racketté se montre récalcitrant, les militaires russes - ou les commandos - ont recours à des moyens plus convaincants. Tortures, viols, pillages, enlèvements...



Et ce soir dans la cour, devant la petite maison, à droite, sous les glycines, là où Tante Natia est morte hier, veillée cette nuit par sa sœur et les voisines, on peut distinguer un rectangle clair, bleu clair. Pas tout à fait un rectangle puisque c'est un cercueil, posé sur deux tréteaux. Il est prêt pour l'enterrement qui aura lieu demain.

De quoi est morte Tante Natia ? L'âge, le temps, comme nous tous. Même si cette guerre l'a usée plus vite.



Matin léger, ciel bleu sur les arbres, il fait encore frais, un beau jour qui commence, sans mémoire, s'il n'y avait ces énormes colonnes de fumée noire. Deux centres de raffinage régulièrement bombardés sur les collines à la sortie de la ville et qui flambent jour et nuit, comme des veines ouvertes.

Sur le ciel au-dessus de moi se découpe une petite maison d'oiseau fixée au haut d'un mât dans la cour. Le soir, ou tôt le matin, au lever du jour, s'il n'y a pas trop de tirs dans le quartier, l’Oncle Vassia aime rester à contempler les oiseaux.

« C'est une guerre contre un peuple, c'est une guerre contre les gens. Tchétchènes, russes. Tous les gens, vous aussi. C'était juste la fête du nouvel an (1er janvier 1995), les fédéraux ont commencé à tirer pour nous tuer. »

Oncle Vassia dit « les fédéraux » pour ne pas dire « les Russes », car il est russe aussi. Tout le petit monde de la cour adore l'Oncle Vassia. Il sort d'une nouvelle de Tchekhov ou d'un livre de contes pour les enfants russes.



Derrière une petite camionnette vert olive, dont les portes arrière restent ouvertes, reliées par une ficelle à cause de la taille du cercueil bleu, nous faisons un cortège de deux voitures à travers Grozny pour aller jusqu'au cimetière. Les enfants et les femmes sont restés dans la cour, seuls les hommes sont venus. Il faut traverser des zones à risque. La ville est étendue, la situation est confuse, il y a pas mal de risques. Le chemin n'est pas sûr, le cimetière encore moins. Il y a trois jours, lors de l'enterrement d'un enfant, deux personnes ont sauté sur une mine.

Dans la voiture, je suis à côté de l'Oncle Vassia, tout droit, silencieux, dans un vieux costume noir qui fait ressortir sa barbe blanche.

« J’ai juré que je couperai ma barbe quand la guerre finira. Dès que la guerre est finie, d'abord, je me fais photographier avec ma barbe. Je laisse passer trois jours et ensuite, je la raserai, et là encore je me fais photographier. Et qu'est-ce que j'écris sur la première photo ? Je parlerai de l'emprisonnement, je parlerai de la cave, je parlerai de la vie sous terre.

- Et sur la deuxième photo, la photo sans barbe ? »

Oncle Vassia ne répond pas. Il regarde la route. Je pense qu'il n'a pas compris ma question, ou que Sacha n'a pas traduit. Mais non, c'est un grondement qui vient vers nous, un roulement d'acier et de grincement de chenilles, une colonne de blindés qui déboulent avec des bidasses russes cagoulés de noir, les yeux rouges éclatés, un grand crucifix au cou. La chiasse au ventre, fous de dope et de vodka, ils sont incontrôlables. Dans un nuage de poussière et de graviers, nous nous sommes arrêtés sur le bas-côté, blottis, le dos rond de peur. À travers le pare-brise fendu dans ce tonnerre de mort roulant, j'aperçois le fragile, minuscule, dérisoire petit cercueil bleu dans la camionnette arrêtée devant nous, les deux portières arrière maintenues par une ficelle.



Un hélicoptère de combat au-dessus du cimetière. Chacun fait comme si de rien n'était. Par dépit. Parce qu'il faut que « les choses se fassent ». À plusieurs reprises, des hélicoptères ont tiré sur des familles rassemblées. Pour quelle raison ? Pour tuer, pour se désennuyer.

Où sont enterrés les 25 000 morts de Grozny ?

Près du cimetière russe, un vaste terrain vague envahi d'herbes hautes en fleur où on peut lire des numéros sur des petits carrés de carton cloués sur des piquets alignés sur des centaines de tombes de terre fraîchement retournée.

Et les enfants ? Selon la Croix-Rouge, jusque-là, dans Grozny, 2 000 enfants ont été tués. Bien plus ont disparu.



« Mangez, dit Nadiejda Fedorovna, mangez s'il vous plaît, en mangeant, vous faites honneur à la mémoire de ma sœur »

Retour dans la cour pour ce repas après l'enterrement de Tante Natia selon la tradition russe. Deux longues tables ont été dressées sous les arbres. La table de gauche, c'est celle des femmes, exclusivement. Des verres de vodka alignés, un morceau de pain posé dessus. Elles mangent entre elles et portent des toasts à la mémoire de la défunte. « Que Dieu fasse qu'il y ait beaucoup de femmes comme elle, le plus possible. Et surtout, chère Natia, ne t'offense pas depuis le Ciel si tu nous vois aussi peu nombreux. Ce sont des circonstances particulières, tu le sais. »

Les femmes nous rejoignent à la seconde table. Quelques voisins, tous ceux de la cour, et nous qui représentons le reste de l'humanité, nous portons des toasts à la mémoire de la morte.

On ne s'entend plus, des avions passent très bas au-dessus de la cour.

« Ils vont encore bombarder quelque part. Nous sommes fatigués de tout ça, dit Assia, fatigués. Depuis dix-huit mois ! Ce matin, deux femmes ont été tuées au marché central. Au début on ne comprenait rien. On ne réalisait pas. Quand les grands bombardements ont commencé nous avons fui avec les enfants. Nous sommes partis dans un village de montagne chez des parents. Mais le village a été bombardé et nous avons dû partir. Les bombes nous ont encore retrouvés et nous avons dû nous réfugier en Ingouchie. On est revenus parce qu'on a cru que la vie redevenait normale. Mais c'est une peur perpétuelle. Au marché, j'ai été prise sous des tirs. J'étais avec mes sacs à provisions. Des commandos russes avec des masques noirs. La mort est partout et malgré ça, nous restons amis avec nos voisins russes. Quand nous étions partis, c'est Tante Natia qui a sauvé notre maison. Elle vivait dans notre cave. Quand les soldats russes sont venus pour tout faire sauter, elle a dit, c'est ma maison, c'est mes enfants qui vivent ici. Alors que nous sommes tchétchènes ! Grâce à elle nous avons pu garder notre maison... et vous recevoir. »

Maintenant, tout le monde boit beaucoup. On parle, on mange. On dirait n'importe quel déjeuner de campagne jadis, à cause des chapeaux, des gilets, des bretelles et des robes de dimanche. Des voisins passent. Je ne sais plus comment un mouton entre dans la cour. Le mouton du voisin. On le rattrape. On plaisante. Tout le monde veut toucher le mouton. Tout est gai, léger. La guerre est loin. La guerre a disparu.

« Nous essaierons de nous souvenir de toi le plus souvent possible, dit Rouslan, son verre à la main, ses grosses lunettes dans l'autre, chère Tante Natia, même si c'est une minute par jour, même si c'est seulement de dire ton nom. »

Le voisin ramène son mouton chez lui. Sur la cour, sur ce minuscule îlot d'humanité au milieu de la mort, de la peur et des décombres, il referme la porte où, à la craie blanche, une main a écrit : « Ici vivent des gens. »

Journaliste, producteur, animateur de la célèbre émission Là-Bas si j’y suis sur France Inter.
(1) Extrait d'une conversation entre responsables de la communication d'une grande chaîne de télévision française, au sujet du Kosovo, en mai 1999.
(2) Moscou, depuis cent cinquante ans, n'a jamais réussi à vaincre ce petit peuple de guerriers des montagnes. L'épisode le plus présent dans toutes les mémoires, c'est la déportation massive de 352 000 Tchétchènes fin février 1944, accusés par Staline de collaboration avec les nazis. Quatre autres peuples « punis » furent aussi brutalement déportés dans des territoires inhospitaliers d'Asie centrale. Le 16 juillet 1956, le Soviet suprême réhabilitait les Tchétchènes, les autorisant à revenir dans leur république. Douze ans de déportation. Qui pourrait oublier ?
Daniel Mermet

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